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dimanche 1 juin 2008

Celle que JE NE SUIS PAS! (juin 1792)




Je suis dans le dortoir des bleues à l’école de Smolny ; sur mon lit, je rêve avec tristesse à celle que je ne suis pas. Je vais avoir quinze ans en ce mois de juin 1792 et je suis malheureuse.

Je ne sais pas comment s’est passé votre adolescence, vous lecteurs anonymes et improbables, mais la mienne est une tempête en pleine mer où le petit bateau que je suis va à la dérive. Je suis en proie à des sentiments contraires similaires à des vents violents qui déchirent la voile.

Je suis une fille méchante alors que je voudrais être gentille. Je suis orgueilleuse alors que j’aspire à l’humilité. Je suis cruelle alors que je souhaite être douce. Avec mes camarades je me moque des autres filles, celles qui ne sont pas assez jolies, celles qui sont trop grosses, trop maigres, trop grandes ou trop petites… celles qui, de toute façon, sont trop « quelque chose ».

Il y a deux Natacha en moi : la bonne et la mauvaise. L’ombre est chez moi plus puissante que la lumière. Pourtant, j’aime être aimée et j’aime aimer. Mais les autres filles aiment en moi cette ombre mauvaise qui me déplaît. Alors je la leur donne de peur d’être exclue.

Vous ne pouvez pas savoir comme j’ai le dégoût de moi-même aujourd’hui.

J’aimerais tellement être celle que je ne suis pas.


mardi 13 mai 2008

Je parle avec mon coeur

Aussi vraie que mon histoire fut vraie, il faut pourtant bien que je prenne garde à ne pas vous abuser, chers lecteurs inconnus, dans la relation de cette courte vie que Dieu voulu bien m’offrir. Je connais ma nature bouillante et passionnée ; le feu qui, jadis, animait mes émotions projette encore ses braises ardentes à travers le pur esprit que je suis devenue. Ainsi, je ne prétends pas relater les évènements avec l’objectivité d’un historien mais avec le cœur d’une jeune fille qui n’avait d’autre choix que de suivre et interpréter comme elle pouvait l’inexorable marche de son époque.

J’ai toujours eu tendance, de mon vivant, à magnifier mon enfance tant et si bien que le reste de ma vie m’apparaissait triste et détestable en comparaison. Encore maintenant, mon cœur conjugue mon adolescence à la cour impériale avec l’humiliation, la peur et les larmes. Pourtant, à bien y réfléchir, tout ne fut pas aussi noir. J’y connus des éclaircies de joie, d’amour et de bonheur. De même, mon enfance ne fut pas aussi rose. Elle fut également le théâtre de douleurs, de pleurs et de crises.

Mais que voulez-vous ? C’est un fait que j’ai toujours préféré ma vie de petite fille, malgré les blessures qu’elle m’infligea, à ma vie de jeune femme, malgré les allégresses qu’elle m’apporta.

Pourquoi ? Je ne le sais. Et je crains fort que je ne le saurai jamais. On s’employa juste à détruire ce que je chérissais le plus en moi : mon innocence et ma spontanéité. De cet anéantissement découla un long deuil que même la mort ne parvint pas à atténuer.

Je vous promets cependant de faire un effort et de réprimer autant que possible les trop grandes bouffées lyriques que mon cœur baigné de nostalgie risquerait de dicter. Cependant, je ne peux taire entièrement mes sentiments, voire mon sentimentalisme où cette émotivité de petite princesse rêveuse confond l’amour à la raison, mais d’en surveiller les excès. Je suis comme ça. C’est ma personnalité et je ne pourrai ni la changer ni la quitter.

Acceptez-moi donc comme je suis et soyons amis.
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vendredi 9 mai 2008

Courtisane?! Qu'entendez-vous par courtisane?

J e suis fâchée contre celui ou celle qui a intitulé mon histoire : "le journal d'une courtisane". Il y a un risque de méprise. N'aurait-il pas été plus simple et judicieux d'écrire "histoire de Natacha"? Hein? je vous demande. A l'origine, le terme de courtisane désigne une femme vivant à la cour. Femme vivant à la cour... mmoui! C'est la définition exacte et purement étymologique. Mais est-ce vraiment moi? Car, c'est bien joli tout cela... mais d'abord à propos de journal, j'ignore ce que c'est; de cour, je n'y ai vécu que deux ans et enfin de "femme", je n'ai guère eu le loisir de le devenir comme vous savez.

Mais cela n'est rien.

Non, si je suis fâchée, c'est à cause de la connotation scandaleuse que ce mot a revêtu progressivement. Courtisane (Куртизанка comme on écrit dans ma langue), synonyme de prostituée ou de concubine! C'est un défaut des hommes d'attribuer au sexe faible toutes leurs mauvaises pensées dès qu'on féminise un mot. Un courtisan est une personne attachée à la cour d'un Prince, tandis qu'une courtisane... ah ça! ce ne peut être qu'une femme de petite vertu! Voyez donc comment les hommes nous considèrent, nous les faibles créatures soumises à leurs pouvoir!

Par Saint-Michel, c'est une offense que je ne mérite pas et une atteinte directe à mon honneur. Comment pouvez-vous m'attribuer cette qualité sans encore me connaître? Je n'étais rien de tout cela! Je vous le jure sur la bible. J'ai fais mon entrée à la cour à l'âge de quatorze ans. Croyez-vous vraiment, vous qui m'affublez de ce titre infamant, que ma petite personne intéressait les grands personnages qui peuplaient le Palais d'Hiver?

Allons donc! Ces gens là étaient, pour la plupart, de grands rapaces tout en becs et en griffes. Moi, par rapport à eux, je n'étais qu'une petite hirondelle tombée trop vite de son nid. Les rapaces ne se lient qu'avec d'autres rapaces et n'ont que faire d'un jeune oiseau perdu dans les grands couloirs de l'Ermitage.

La comparaison entre les aigles et l'hirondelle n'est pas seulement figurative. Sachez que je ne l'emploie pas non plus pour me valoriser en terme poétique. C'était (presque) la réalité. J'ai souvent gagné mon salut en me réfugiant dans les interstices qui restaient inaccessibles aux grands aigles carnassiers et que seule une petite hirondelle comme moi pouvait atteindre. A la cour de Russie, les dorures et les habits de soie ne sont qu'apparence, les grands mangent les petits et la pitié est un concept inconnu.

La cour est un monde sauvage, aussi sauvage que les forêts sauvages peuplées de bêtes carnivores. Et il s'en fallut de peu que je ne fusse croquée dès le premier mois de mon installation.

Alors, croyez moi, si les courtisans sont des hommes attachés à la cour d'un Prince, la courtisane s'attache d'abord à survivre à cette cour, méchante et cruelle comme le monde.