« La fille de notre seigneur nous quitte pour rejoindre l’Impératrice !» La nouvelle s’était propagée dans tout le village et au-delà comme une traînée de poudre. Les serfs, les moujiks, les artisans, les représentants de la mir, enfin bref : tout ce que la région comptait comme chrétiens était accouru pour assister à l’évènement. Evidemment, je n’allais pas chez l’Impératrice, mais mon père l’avait habilement laissé sous-entendre afin de s’assurer la docilité des serfs et aussi pour accroître son prestige auprès des nobles voisins.
Pour ces gens (et pour moi aussi d’ailleurs), la Tsarine est aussi sacrée qu’une icône. Approcher Notre Gracieuse Petite Mère, c’est comme approcher Dieu en personne. Alors vous imaginez l’effet provoqué par mon départ. Il y avait une soixantaine de pairs d’yeux qui me contemplaient avec vénération car j’étais celle qui bientôt aurait un rapport direct avec Dieu, ou du moins son représentant sur terre.
Foutaises ! C’était dans un couvent école qu’on allait m’enfermer et l’Impératrice, je ne la verrais qu’en peinture ou en rêve. Mais ça, mon père se gardait bien de le proclamer.
Le curé et les ecclésiastiques entonnèrent les chants rituels et je m’inclinais pour recevoir la bénédiction. Le saint homme avait la voix tremblante et mal assurée, il était tout bouleversé le pauvre ! Tant et si bien que personne ne put comprendre son galimatias chuchoté à l’envers.
Lorsque je me redressai, j’aperçu ma meilleure amie, Tatiana Mihaïlova Sezemova. Elle avait 13 ans, le même âge que moi. Nous avions grandi ensemble. Je la revois encore comme en ce jour ; ses beaux cheveux blonds qui s’échappaient de son fichu, ses grands yeux bleus où se mêlaient l’adoration et la tristesse, ses lèvres bleuies par le froid et qui frémissaient d’émotion. Tatiana, ma tendre amie, tu ne sauras jamais que ce jour là, quand je t’ai vue pour la dernière fois, je n’avais qu’une envie : me jeter dans tes bras.
-Natacha, implora t-elle lorsque je passai à sa hauteur, dis à Notre Gracieuse Petite Mère que je l’aime et que je prie chaque soir pour elle de tout mon cœur. Tu lui diras Natacha ? dis ?
-Je te le promets Tatiana, répondis-je le souffle coupé et à moitié hallucinée par le rôle que mon père me faisait jouer.
Ma pauvre Tatiana ! Nous n’étions que des jouets aux mains des puissants. Moi, parce que j’étais fille de noble, on m’envoyait à l’autre bout de l’empire pour trouver un époux. Toi, parce que tu étais fille de serf, on t’interdisait de quitter le village pour te fiancer avec un garçon étranger. On m’arrachait à cette terre que j’aimais, tandis que toi on t’enterrait dedans sans espoir d’y échapper.
Tatiana, que la naissance est méchante lorsqu'elle sépare ceux qui s'aiment. Que la naissance est cruelle quand elle prédestine sans possibilité de choix.






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