Nous sommes arrivés au monastère de Makaryev à la lumière faiblissante du jour. Je ne l’avais vu qu’une seule fois dans ma vie. C’était en été et je devais avoir neuf ou dix ans à cette époque. Mais là, je dois préciser que le monastère était encore plus magnifique en hiver. Il trônait majestueusement le long de la Volga gelée comme déposé délicatement du ciel sur l’immensité d’un velours blanc. Ses bulbes dorés d’où jaillissait le reflet des derniers feux du soleil étaient une couronne d’or et de lumière aussi éblouissante qu’un halo céleste. Le spectacle qui s’offrait à mes yeux était tellement beau, tellement sublime, ô Dieu, que des larmes coulèrent le long de mes joues.
Makaryev était la borne marquant la frontière de mon univers. Je n’avais jamais été plus loin. Au-delà, surgissait un monde inconnu, obscur et que j’appréhendais avec crainte. C’est peut-être aussi pour cela que mon émotion fut si intense.
Nous avions accompli une quarantaine de verstes en une journée sans même avoir forcé l’allure. C’était l’avantage de voyager en hiver avec cette neige gelée qui nous portait de la même manière que des oiseaux se laissant porter par le vent. Il faut savoir qu’au printemps, la boue rend la plupart des chemins impraticables. Si nous étions partis au début de la saison, nous n’aurions même pas parcouru la moitié du chemin. Il est même probable que la télègue se serait embourbée définitivement dès les cinq premières verstes.
Mon père arrêtait le sani toutes les heures afin de prendre soin des chevaux et de leur donner à manger. Durant ces courtes pauses, mon père me répétait la même sempiternelle phrase qui constituait, à elle seule, le suc de nos échanges.
-Profite-en pour te dégourdir les jambes et pour pisser.
-J’ai pas envie.
Bien sûr que si j’avais envie de me soulager. Ça devenait même de plus en plus urgent à chaque arrêt. Mais je me retenais vous pensez bien. D’abord, j’étais choquée par son langage de rustre (quel grossier personnage !). Ensuite, mon père, je ne le connaissais pour ainsi dire pas. Je ressentais de la gêne devant lui car c’était pour moi un étranger. Et puis j’étais terriblement pudique; mon corps était contraint aux mêmes besoins d’évacuation que le commun des mortels, mais je ne voulais pas qu’on le sache. Je trouvais ça dégradant. Oui, je sais, c’est un peu puéril mais c’est ainsi.
Finalement, lors de notre avant dernier arrêt, n’y tenant plus, je me suis précipitée comme une folle dans la forêt (et aussi loin que possible pour être sûr de n’être pas vue) afin d’obéir à la nature. Lorsque je revins, le visage apaisé, mon père me demanda si je me sentais mieux.
-Heu… Je voulais seulement voir s’il restait encore des châtaignes dans ce bois.
Franchement, quand je repense à la nullité de cette excuse, je comprends pourquoi mon père éclata de rire.
Nous avions accompli une quarantaine de verstes en une journée sans même avoir forcé l’allure. C’était l’avantage de voyager en hiver avec cette neige gelée qui nous portait de la même manière que des oiseaux se laissant porter par le vent. Il faut savoir qu’au printemps, la boue rend la plupart des chemins impraticables. Si nous étions partis au début de la saison, nous n’aurions même pas parcouru la moitié du chemin. Il est même probable que la télègue se serait embourbée définitivement dès les cinq premières verstes.
Mon père arrêtait le sani toutes les heures afin de prendre soin des chevaux et de leur donner à manger. Durant ces courtes pauses, mon père me répétait la même sempiternelle phrase qui constituait, à elle seule, le suc de nos échanges.
-Profite-en pour te dégourdir les jambes et pour pisser.
-J’ai pas envie.
Bien sûr que si j’avais envie de me soulager. Ça devenait même de plus en plus urgent à chaque arrêt. Mais je me retenais vous pensez bien. D’abord, j’étais choquée par son langage de rustre (quel grossier personnage !). Ensuite, mon père, je ne le connaissais pour ainsi dire pas. Je ressentais de la gêne devant lui car c’était pour moi un étranger. Et puis j’étais terriblement pudique; mon corps était contraint aux mêmes besoins d’évacuation que le commun des mortels, mais je ne voulais pas qu’on le sache. Je trouvais ça dégradant. Oui, je sais, c’est un peu puéril mais c’est ainsi.
Finalement, lors de notre avant dernier arrêt, n’y tenant plus, je me suis précipitée comme une folle dans la forêt (et aussi loin que possible pour être sûr de n’être pas vue) afin d’obéir à la nature. Lorsque je revins, le visage apaisé, mon père me demanda si je me sentais mieux.
-Heu… Je voulais seulement voir s’il restait encore des châtaignes dans ce bois.
Franchement, quand je repense à la nullité de cette excuse, je comprends pourquoi mon père éclata de rire.





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